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Don, don de soi et...gratuité
"Les jeunes optent pour le don, leurs ainés valorisent le don de soi"
Article mis en ligne le 5 décembre 2009
dernière modification le 5 février 2013
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Entretien avec Bernard PERRET, socio-économiste
recueilli par Marie BOËTON

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En vieillissant, notre rapport à la gratuité évolue, analyse Bernard Perret. Ce qui explique les différentes manières de s’engager dans la société, selon l’âge.

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La Croix. Les différentes générations entretiennent-elles un même rapport à la gratuité ?

Bernard Perret : Le besoin de donner est inhérent à l’être humain, qu’il soit jeune ou vieux. Mais entre la vocation qui engage au don de soi pour toute une vie, le mouvement de compassion qui pousse à faire un geste ponctuel et la pratique plus ou moins ritualisée du cadeau d’anniversaire, il existe toute une gamme de comportements. Sans tomber dans un stéréotype passéiste, on peut penser que les jeunes ont généralement plus de mal à inscrire leur générosité dans la durée. Enseigner, travailler en milieu hospitalier, devenir prêtre, ces choix de vie ne font plus recette. Si les jeunes s’en détournent, c’est que l’abnégation et le désintéressement financier qu’ils exigent ne sont plus compensés par une reconnaissance sociale ou une meilleure image de soi.

Les institutions qui incarnent ces formes de don de soi n’inspirent plus suffisamment confiance : les jeunes – mais ils ne sont pas les seuls – sont souvent sceptiques et désabusés, ils ne veulent pas se « faire avoir ». Quoi qu’il en soit, la générosité tend à s’exprimer de préférence dans deux types de contexte : sous l’effet d’une émotion, d’un appel à la solidarité immédiate – le succès du Téléthon en témoigne – et, d’une manière très différente, dans le cadre de la famille et d’un groupe d’amis proches. Dans les deux cas, le don répond à une interpellation directe, sans qu’intervienne aucune médiation, ni adhésion préalable à un idéal.

Est-ce à dire que les dons perdurent mais que le don de soi, lui, recule chez les jeunes ?

On peut dire en effet que les jeunes restent ouverts au don mais vont plus difficilement que leurs aînés jusqu’au don de soi. En d’autres termes, les jeunes optent pour le don , leurs aînés valorisent le don de soi. Et cela doit évidemment nous interpeller. Les associations, et plus globalement la société dans son ensemble, ont en effet un besoin vital d’engagements forts, désintéressés, continus et durables. Je crois d’ailleurs que pouvoir consacrer du temps et de l’énergie à une même cause dans la durée est une chance.

Plutôt que de reprocher aux jeunes de ne pas s’engager, je m’inquiète pour leur capacité à s’inscrire dans un projet qui les dépasse et donne du sens à leur vie. La figure traditionnelle du militant n’avait certes pas que des bons côtés et l’on comprend qu’elle n’attire plus. Quelle que soit la cause servie, le sens du sacrifice avait souvent pour contrepartie des comportements rigides et intolérants. De nouvelles manières d’incarner la générosité et la fidélité, plus en phase avec la sensibilité actuelle, sont à inventer.

L’accès gratuit en ligne aux films, musiques et journaux – que plébiscitent largement les plus jeunes – préfigure-t-il un bouleversement fondamental des relations marchandes ?

Il est, pour l’heure, difficile de répondre. Mais le constat est là : la nouvelle génération expérimente avec l’Internet une nouvelle manière de s’émanciper vis-à-vis de l’argent. Il y a bien sûr un élément d’irresponsabilité : on profite gratuitement des musiques sans se préoccuper de la rémunération des artistes. Mais il y a l’autre versant, plus positif, le temps passé à faire profiter ses amis de ce que l’on a téléchargé. Sans oublier, de manière encore plus significative, les communautés d’internautes qui développent gratuitement les logiciels libres. Il s’agit certes davantage de coopération que de don , mais c’est quand même une forme de gratuité. Force est de constater qu’un certain manque de loyauté vis-à-vis de la collectivité fait finalement bon ménage avec une forte implication vis-à-vis des communautés de taille réduite, famille, amis ou clan. Celles que les sociologues appellent les nouvelles « tribus »…

La gratuité peut avoir un coût. Un soutien – humain ou financier – peut rendre ses bénéficiaires dépendants, en tout cas redevables. Les jeunes générations sont-elles plus conscientes que leurs aînés de ce risque ?

Il est vrai – et on l’oublie trop souvent – que l’échange marchand est synonyme d’émancipation. Payer pour ce que l’on reçoit évite la dépendance. Inversement, donner de manière apparemment gratuite peut être un moyen pervers de dominer : la « charité » d’autrefois n’était pas exempte de paternalisme. La société actuelle est prévenue contre cette dérive. Je perçois les jeunes comme attachés à maintenir un style égalitaire dans les rapports humains, même s’ils s’accommodent des inégalités de richesse. Le développement de pratiques telles que l’économie solidaire, la finance solidaire et le commerce équitable témoigne de cette mentalité : il s’agit toujours de contourner l’écueil de l’assistance. Le but recherché est de développer l’échange social sur de nouvelles bases pour construire une société plus solidaire, plutôt que donner sans contrepartie.

Peut-il y avoir une part de gratuité, et notamment de don de soi, dans les échanges marchands ?

La gratuité est bien présente dans la vie économique ordinaire, et notamment au travail. La conscience professionnelle et l’amour du travail bien fait sont des réalités sans lesquelles le système économique ne pourrait fonctionner. Il nous est arrivé à tous de travailler très tard sans y être obligé et sans attendre de récompense pécuniaire. Donner de soi-même est d’ailleurs le seul moyen de trouver du sens au travail, et l’on voit bien les dégâts humains de pratiques managériales qui soumettent les travailleurs à de telles contraintes de productivité qu’ils n’ont plus d’autonomie pour s’investir librement dans leur tâche. J’ajoute que la gratuité est également présente dans les actes de consommation, dans la fidélité amicale qui nous lie à tel ou tel commerçant. C’est à tout cela que fait allusion Benoît XVI dans sa dernière encyclique, Caritas in veritate quand il note que « le principe de gratuité et la logique du don , comme expression de la fraternité, peuvent et doivent trouver leur place à l’intérieur de l’activité économique normale ».

La crise actuelle va-t-elle nous faire repenser notre rapport à la gratuité ?

La crise est susceptible de provoquer deux mouvements contraires.
Elle risque, d’un côté, de réduire les dons aux associations, à cause des difficultés financières immédiates et des craintes pour l’avenir. Mais elle peut aussi accélérer l’évolution des mentalités et contribuer à faire émerger de nouvelles valeurs, moins utilitaristes et plus ouvertes à la gratuité. La crise nous fait toucher du doigt la fragilité d’une société qui accorde une trop grande place à l’argent.

Entretien avec Bernard PERRET, socio-économiste, recueilli par Marie BOËTON

La Croix du 05.12.2009

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